Bernard Kouchner à Montréal: Seul contre tous

Alain Doucine - juin 2007

C’était deux ou trois semaines avant l’intervention militaire en Irak. Bernard Kouchner était l’invité de Reporters sans Frontières.La soirée se tenait dans un pavillon de l’UQUAM, Bernard Descôteaux du Devoir et si je me souviens bien Gil Courtemanche étaient sur le panel. Un représentant de Reporters sans Frontières animait la soirée.

La grande ‘détestation collective’, pour reprendre l’expression de Christian Rioux battait son plein et l’auditoire était comme on peut s’en douter, vu le lieu de la rencontre, du concentré haute dose, dans l’anti-buschisme et l’antiaméricanisme.

Après avoir brièvement adressé le sujet de la rencontre, pas plus que cela et dont je ne me souviens plus d’ailleurs, Bernard Kouchner termina en mentionnant que du fait des circonstances il s’attendait à n’avoir que des questions sur l’intervention militaire en Irak que l’on sentait imminente. Il en fut ainsi.

De toute évidence, l’auditoire en majorité n’était pas au courant de l’appui de Bernard Kouchner, comme de plusieurs autres intellectuels de la gauche française dont André Glucksmann, à cette intervention militaire bien que cela pourtant avait été largement publié dans les journaux français, mais probablement assez peu au Québec.

La première intervenante, une infirmière, toute souriante et fière d’elle-même, nous fit une liste de toute évidence exhaustive de toutes ses interventions à travers le monde pour différentes O.N.G, terminant par une remarque de merde sur les Américains et leur Président.

Elle s’attendait sans dissimulation à des félicitations de Bernard Kouchner pour son travail humanitaire. Ce fut tout le contraire, je revois Bernard Kouchner pointant son bras vers elle, debout sur la scène, d’une voix puissante dans laquelle on sentait une certaine colère lui répondre : ‘Madame, à votre question partisane je répondrai de façon partisane…’ et de la descendre comme ce n’est pas possible.

L’auditoire était figé, le visage de l’infirmière de toute souriante se décomposa.

Le ton de la soirée était donné.

Ils étaient venus pour entendre Michael Moore. L’invité était Bernard Kouchner.

Le Vadeboncoeur aurait été là, Kouchner en aurait fait de la bouillie pour les chats, du chat de gouttière bien entendu.

Tranquillement, une partie de l’auditoire quitta. Ils étaient venus, non pas pour comprendre le point de vue de Bernard Kouchner, lui poser des questions pour mieux cerner sa pensée, comprendre sa position, la challenger éventuellement, c’était pourtant le seul intérêt de la soirée, mais pour une séance de défoulement collectif contre Bush et les Américains.

C’était tout le contraire, ils se faisaient remettre en place et vertement.

Il n’était pas question, ils se refusaient même, pour reprendre l’expression de Christian Rioux, le pachyderme américain leur obstuant tellement la vue, à étirer le cou, même un tout petit peu, pour voir ce qui se cachait derrière‘, et en l’occurrence ce qui se dressait derrière bien en vue,  c’était l’horreur . (1)

Je revois Bernard Kouchner, pointant d’une main vers les panélistes, les deux n’osaient lever leur nez, de l’autre vers l’auditoire en les apostrophant :

‘ Au moins, vous pourriez vous en prendre autant à Saddam Hussein qu’à Bush.’

La voix était puissante, emplissait tout l’amphithéâtre, Kouchner déclamait son texte, avec passion, l’argumentation était forte, tout son corps s’exprimait, on se serait cru à une pièce de théâtre.

Exactement le contraire à la même époque où De Villepin, alors Ministre des Affaires Étrangères, livrait son adresse à l’ONU :’ce vieux pays qui est le mien… taratata taratata…’ hautain, sentencieux, douceâtre et liquoreux, tellement pompier, on ne peut plus vieille France.

Cet individu auquel s’applique tellement bien la formule de Sacha Guitry parlant de Talleyrand: ‘ de la merde dans un bas de soie ‘, se méritait de l’assemblée générale de l’ONU une ovation DEBOUT !

Pitoyable, le monde libre à l’instigation manipulatrice de la France, se divisait face à Saddam Hussein, un Tyran barbare et sanguinaire,  grand admirateur et disciple de Staline (1),  le confortant à rester en poste plutôt qu’à prendre le chemin de l’exil sur la côte d’Azur très certainement, avec quelques milliards bien évidemment, mais c’était pour Chirac perdre un si bon client largement débiteur… il faut comprendre !

Pour le duo Chirac(2)- De Villepin, gaullistes d’une autre époque, par principe l’important était de se démarquer des Américains, un remake de la première guerre du golfe avec Miterrand, l’image de la France étant plus importante que la sécurité dans le monde.

Sous le  poids de sa force de dissuasion nucléaire qui ne dissuade personne, vestige d’une autre époque, l’armée française ne pouvait tout simplement pas suivre.

Cette stratégie d’opposition sauvait les apparences et permettait à ce  duo machiavélique de se donner le beau rôle,  l’image était sauve.

Si Bush avait su être plus machiavélique qu’eux, il aurait immédiatement désengager l’ensemble de ses troupes, s’effacant devant la France et l’invitant  à prendre le leadership et la responsabilité de sa stratégie.

Du couple Chirac- De Villepin au duo Sarkozy – Kouchner ! On passe du XVIII siècle au XXI siècle.

À la fin, au commentaire d’un intervenant qu’il serait indécent de rapporter, recevant les applaudissements des participants, Bernard Kouchner lança, pointant vers l’auditoire :

Si vous pensez cela, vous êtes encore plus stupides que je ne le pensais.’

Il n’y avait aucune ambiguïté.

La soirée se termina là, les gens quittaient l’amphithéâtre ne comprenant pas de toute évidence, ce qui leur était arrivé. J’aurais tant aimé être en coulisse pour connaître les discussions qui suivirent. Quelques bonnes dames à la sortie, comme une invitation à la kermesse du dimanche pour les bonnes œuvres de la paroisse leur rappelaient : ‘N’oubliez pas que nous avons une grande manifestation anti-guerre en fin de semaine.’

Le quidam d’anti-Bush qui pourrait avoir l’outrecuidance de s’aventurer à traiter Bernard Kouchner de néo-impérialisme voire de caniche de Bush, ferait mieux d’y penser deux fois plutôt qu’une. Il a la réplique pas mal plus virulente que Christian Rioux.

La presse et les médias locaux, à ma connaissance, ne rapportèrent rien sur la soirée. Ils devaient en avoir la plume entre les jambes.

(1) on pourra lire sur ce point:

- Ouest contre Ouest, André Glucksmann - Plon 2003

- Political Ethics in an age of Terror , The lesser Evil - Michael Ignatieff, 2004

- Le Livre Noir de Saddam Hussein - collectif sous la direction de Chris Kutschera, avec une préface de Bernard Kouchner - 2005

(2)

- La tragédie du Président - Franz-Olivier Giesbert - 2006

 

A07-02-1